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Combien faut-il être pour être plusieurs?

Jacques Desrosiers
(L’Actualité langagière, volume 8, numéro 4, 2012, page 26)

Many est souvent traduit par plusieurs en français québécois. Sur la centaine de candidats ayant passé un examen de traduction contenant la phrase :

China is now able to produce many goods at a lower cost than previously

environ la moitié ont écrit :

La Chine est maintenant capable de produire plusieurs biens à un coût moindre qu’auparavant.

S’agissant d’un géant économique comme la Chine, ce plusieurs a un air modeste qui détonne dans le contexte – il semble presque enlever du sérieux au portrait qu’on brosse de la puissance chinoise.

L’emploi de plusieurs au sens de « beaucoup » a fait l’objet de critiques ici et là. Meney rappelle dans son Dictionnaire québécois-français qu’il est absent du français international. Le Multidictionnaire, comme la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française, l’attribue – sans le déconseiller – à une survivance du français du 18e siècle. Pour Camil Chouinard, il est tout simplement « incorrect1 ».

On se demande en effet quel pourrait bien être l’avantage de conserver un double sens à plusieurs, puisque bien sûr son emploi correct est courant dans l’usage :

– Avez-vous eu beaucoup de participants?

– Non, mais plusieurs personnes sont quand même venues.

Le problème devient aigu en contexte de traduction. Si des traducteurs ne font plus la différence entre many et several, il est évident que leurs traductions jetteront un éclairage différent sur la réalité dont parlent leurs textes, voire en fausseront le sens.

Soit dit en passant, cet emploi cause le même problème aux anglophones. Le 12 août dernier, Anglocom donnait le conseil suivant sur son fil Twitter (@anglais), à l’intention de ceux qui au Québec traduisent du français vers l’anglais :

Quebec FR alert! “Plusieurs” almost always means “many,” not “several.” Let your context guide you.

C’est bien sûr le défi des traducteurs anglophones, de devoir parfois deviner dans quel sens l’auteur a employé le mot qu’ils ont devant les yeux. Quand ils lisent déjeuner, ils se demandent si l’auteur a voulu dire « breakfast » ou « lunch ». Dans ce cas la chose est facile à vérifier. Avec plusieurs, c’est une autre histoire.

Aucun dictionnaire bilingue, à ma connaissance, ne propose de rendre many par plusieurs. Comme le mieux, en traduction ou en rédaction, est toujours d’employer le mot juste, plusieurs au sens de « beaucoup » est un régionalisme qui devrait être mis au rancart.

Jusqu’à combien peut-on être plusieurs?

Cela ne nous dit pas combien d’éléments il faut pour pouvoir passer à beaucoup. La réponse est contenue dans le gazouillis d’Anglocom : c’est une affaire de contexte.

Revenons à l’anglais. Un professeur de linguistique que j’ai eu aux États-Unis avait réglé la question de l’arithmétique de several en disant que pour lui, dans son américain californien, le mot couvrait une échelle allant de trois à onze. Farfelu? D’autres Américains aussi ont essayé d’y voir clair. En 2006, le site Mike Industries a demandé à ses visiteurs d’indiquer le nombre auquel ils pensaient en entendant several2. Résultat : une courbe en forme de cloche avec presque toutes les réponses entre 3 et 7. À 2, ce n’était pas assez; à partir de 8, on passait à many.

La question était bien sûr illogique, puisque several ne renvoie pas à un nombre particulier. Mais l’exercice a permis à plusieurs répondants de rappeler que l’échelle n’est pas absolue : elle varie en fonction du contexte.

Il en va de même en français. Si je reçois cinq ou six personnes à dîner, je peux dire que j’ai plusieurs invités autour de ma table : on est au sommet de la courbe de Mike Industries. Mais si une trentaine de pays appuient une résolution de l’ONU, il me semble que l’on peut encore employer plusieurs. Peu importe le chiffre à partir duquel il faut dire beaucoup; ce sera toujours une évaluation subjective. Le point à noter est que, d’un contexte à l’autre, la limite supérieure n’est pas tracée au cordeau.

Ce sondage a un autre mérite. Il montre qu’aux yeux des usagers la courbe commence à descendre très vite : au moment où j’ai consulté la page (en janvier 2011), seulement quelques-unes des 2 400 personnes qui avaient répondu croyaient que several pouvait encore s’employer à partir de 8 ou 9. Puisque tout dépend du contexte, comme on vient de le voir, il ne faut pas croire à ce résultat! Mais il montre que pour la masse des locuteurs several ne veut jamais dire « beaucoup ».

À mes yeux, ce qui s’applique à several vaut pour plusieurs. Là-dessus il faut faire confiance aux dictionnaires bilingues, qui traduisent l’un par l’autre, ce qui est d’ailleurs normal, puisque les dictionnaires français parlent toujours d’un nombre « peu élevé ».

Plusieurs est donc défini vers le haut par la limite, toute variable et floue qu’elle est, qu’il ne doit pas dépasser. Reste à savoir où commence l’échelle.

À partir de combien peut-on être plusieurs?

Sur ce point, l’anglais et le français diffèrent. Tous les dictionnaires anglais que j’ai consultés – Canadian Oxford Dictionary (2004), Collins Canadian Dictionary (2010), etc. – définissent several par « more than two ». Du côté français, la grosse majorité font entrer dans la définition de plusieurs le sens « plus d’un ».

Le Trésor de la langue française le définit comme voulant dire « plus de deux », mais ajoute : « (parfois seulement plus d’un) ». Selon le Grand Robert, il exprime un nombre « au moins supérieur à un, souvent un nombre supérieur à deux ». Le Bon usage va jusqu’à mettre les deux sens sur un pied d’égalité : « nombre indéfini supérieur, soit à un, soit à deux3 ». À l’appui figure souvent l’expression consacrée un ou plusieurs.

Certains ouvrages donnent une définition plus vague. Selon le Hachette (2005) et le Nouveau Littré (2004), le mot indique simplement « un nombre indéfini », et selon la Grammaire méthodique du français « une pluralité indéterminée4 ». Je préfère ces définitions, parce que dans mon esprit plusieurs évoque toujours une quantité supérieure à deux, et que deux peut difficilement entrer dans une gamme évoquée par des concepts comme « une pluralité » ou « un nombre indéfini ».

Que dire alors d’une expression comme un ou plusieurs – dont Google fournit des dizaines de millions d’occurrences? Un exemple, sur le site d’Affaires étrangères et Commerce international Canada :

Lorsqu’un ou plusieurs membres de la famille possèdent la citoyenneté libanaise, les parents devraient évaluer les risques avant de permettre à leurs enfants de se rendre au Liban5.

Cela n’exclut donc aucunement le cas où deux membres de la famille auraient la citoyenneté. Ou encore, supposons que l’on demande aux gens d’apporter un ou plusieurs plats à un repas-partage. Il est évident que deux feront l’affaire.

Mais supposons maintenant que vous ayez de fait apporté deux plats. Allez-vous vous vanter d’en avoir apporté plusieurs? J’ai téléphoné deux fois dans la journée à une personne. Est-ce que je peux ensuite prétendre que je l’ai appelée plusieurs fois pendant la journée? Si je finis par avouer que j’ai téléphoné exactement deux fois, j’aurai l’air d’avoir exagéré.

Je risquerais l’hypothèse que un ou plusieurs est un raccourci commode pour éviter de dire un, deux ou plusieurs, qui se rencontre assez souvent dans l’usage, mais qui est lourd. On rencontre bien sûr très souvent deux ou plusieurs, parce qu’il est naturel de voir dans plusieurs l’expression d’un nombre supérieur à deux.

Certains dictionnaires d’ailleurs hésitent. Après avoir donné l’exemple un ou plusieurs, le Robert Brio (2004) prend soin de préciser : « rem. Pratiquement plusieurs s’emploie plutôt pour désigner plus de deux personnes ou choses. »

Il faut ajouter que si plusieurs a le sens d’un nombre relativement peu élevé par opposition à beaucoup, il exprime en même temps une quantité appréciable – sinon on emploierait un autre déterminant, comme quelques. Or deux me semble incompatible avec l’idée d’une « quantité appréciable ». Quand on pense qu’il y a deux éléments, on dit deux tout simplement.

Mais on n’a pas vraiment le choix que de se conformer aux principaux dictionnaires, et peut-être faudra-t-il se résigner à ce que les sens de several et plusieurs restent séparés par une nuance. La nuance en question est toutefois très malcommode en traduction, et l’idéal serait d’admettre l’équivalence des deux termes : une fois plusieurs ramené aux modestes proportions d’un nombre appréciable mais peu élevé, garder plusieurs et several en parfait rapport l’un avec l’autre.

Notes