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Mots de tête : « élaboré »

Frèdelin Leroux fils
(L’Actualité terminologique, volume 16, numéro 5, 1983, page 7)

J’ai l’intention de répondre à cette question par écrit, et de façon élaborée1.
(Frédéric Dard, alias San Antonio)

Les rédacteurs anglophones aiment bien « elaborate ». Tout est « elaborate », depuis le budget du grand argentier jusqu’aux œuvres de Joyce, en passant par les toilettes de Diane Dufresne.

Spontanément, le traducteur novice traduit par « élaboré ». Son réviseur le lui fait sauter, et lui met dans la marge : anglicisme. De fait, la plupart des défenseurs de la langue (Barbeau2, Dagenais3, Dulong4) condamnent cet emploi. Et tout récemment, une fiche Repères-T/R, établie par le collège des réviseurs-moniteurs du Bureau, nous rappelait que « … le participe passé [du verbe élaborer] ne s’emploie pas adjectivement, sauf en botanique… »

Effectivement, « sève élaborée » est le seul exemple que donnent les dictionnaires courants. Et les dictionnaires bilingues, qui regorgent d’équivalents (neuf pour le Harrap, huit pour le Robert-Collins), ignorent tous « élaboré ». Pour sa part, M. Koessler, dans son livre sur les faux amis5, nous propose pas moins de douze traductions. Si l’on excepte les répétitions, cela fait vingt façons de rendre « elaborate »!

Chose assez étonnante, Colpron n’en parle pas dans les deux premières éditions de son ouvrage. Il ne mentionne que le verbe élaborer. Mais la dernière, rebaptisée Dictionnaire des anglicismes, remédie à cette lacune :

[…] élaboré comme adjectif n’existe pas en français6.

C’est une affirmation un peu hâtive. Élaboré, adjectif, existe bel et bien. Depuis au moins trente-cinq ans. J’en ai donné un exemple en épigraphe. En voici d’autres…

Dans une revue sérieuse, Études :

Les idéologies ne sont que des expressions, plus ou moins élaborées […] de ce vouloir-vivre commun7.

Dans les Lettres de Bretagne8 de Pierre-Jakez Hélias : « ballets élaborés », « langue élaborée ».

Chez un grand journaliste, Lucien Barnier :

[…] l’effort personnel qu’exigerait un raisonnement élaboré9.

Sous la plume d’une assistante à l’Université de Nanterre :

Les gens ont d’autant plus la capacité d’acquérir des techniques élaborées10.

Chez un professeur à l’Université des sciences sociales de Toulouse, auteur du Que sais-je? sur les droits de l’homme11 :

[…] jusqu’au totalitarisme le plus savamment élaboré.

Quatre exemples dans l’ouvrage d’un psychopédagogue, Les Gros Mots des enfants12.

Dans un essai sur le Japon, d’un ancien conseiller culturel à l’ambassade de France au Japon :

[…] la codification politico-religieuse la plus élaborée13 […]

Chez le sociologue Michel Crozier :

[…] tout passage à un niveau d’explication plus élaboré14 […]

Dans l’admirable Art de trahir de Casamayor :

Certains de ces procédés […] sont plus élaborés15 […]

Trois exemples dans le très beau livre de Jacques Rigaud, La Culture pour vivre16. (Je ne vous donne pas les citations dans l’espoir que votre curiosité vous poussera à le lire.)

Dans un ouvrage de nul autre que l’auteur du Style administratif, Robert Catherine :

[…] la doctrine apparaît […] insuffisamment élaborée17.

Cinq occurrences chez un des quarante immortels, Louis Leprince-Ringuet. Un exemple suffira :

Il représente bien le fruit le plus élaboré de l’Université18.

J’en arrive à mes dernières sources.

Voici ce que dit le Trésor de la langue française19 :

Élaboré – qui résulte d’un long travail : art élaboré, problématique élaborée. Synon. perfectionné, raffiné.

Le Trésor donne un exemple d’un bon auteur, Maurice Druon (entré à l’Académie en 1966) :

Après des mets fins, élaborés et peu copieux … (Les Grandes Familles, tome I, 1948.)

Pierre Gilbert, dans son Dictionnaire des mots nouveaux, à l’article « sophistiqué », cite la revue Entreprise (20.9.69) :

Les catalogues américains […] apparaissent comme les plus sophistiqués et les plus élaborés20.

Deux défenseurs de la langue confirment cet usage –indirectement. Roland Godiveau, dans ses 1 000 difficultés courantes du français parlé21, signale que « sophistiqué » est un anglicisme au sens de « perfectionné, élaboré ». S’attaquant au même anglicisme, le rédacteur en chef de la Revue du traducteur, Claude Cornillaud (pas laxiste pour deux sous), écrit dans le numéro d’octobre 1981 :

Bien qu’à l’origine il ait surtout remplacé élaboré22 […]

Enfin le tome 4 du Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse23, qui vient tout juste de paraître, enregistre ce sens :

Être élaboré – être perfectionné, être raffiné dans ses moindres détails; […] c’est un système très élaboré.

Au grand total, j’ai relevé vingt-quatre exemples, vingt-neuf avec les répétitions. Pour un adjectif qui n’existe pas, cela fait une postérité remarquable. Ceci dit, si élaboré, au sens de perfectionné, raffiné a désormais droit de cité, il reste que, dans bien des cas, on aura intérêt à trouver un équivalent plus juste, plus imagé. Je n’en veux pour preuve que ce dernier exemple, tiré des Faux Amis24 :

Owing to the elaborate precautions with which the traffickers surround themselves –En raison du luxe de précautions […]

C’est infiniment mieux, à mon sens, que « précautions élaborées ».

NOTES

  • Retour à la note1 Entrevue avec Frédéric Dard, Nouvel Observateur, 25.2.80.
  • Retour à la note2 Victor Barbeau, Le Français du Canada, Garneau, Québec, 1970, p. 125.
  • Retour à la note3 Gérard Dagenais, Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada, Éditions Pedagogia, Montréal, 1967, p. 268-269.
  • Retour à la note4 Gaston Dulong, Dictionnaire correctif du français, Presses de l’Université Laval, 1968, p. 118.
  • Retour à la note5 M. Koessler, Les Faux Amis, Vuibert, Paris, 1975, p. 226.
  • Retour à la note6 Gilles Colpron, Dictionnaire des anglicismes, Beauchemin, Montréal, 1982, p. 39.
  • Retour à la note7 Pierre Sempé, Études, décembre 1981, p. 680.
  • Retour à la note8 Pierre-Jakez Hélias, Lettres de Bretagne, Galilée, Paris, 1978, p. 154 et 165.
  • Retour à la note9 Lucien Barnier, Les Années terribles de l’espérance, Laffont, Paris, 1978, p. 166.
  • Retour à la note10 Nelcya Delanoë, La Faute à Voltaire, Seuil, coll. Politique, 1972, p. 174.
  • Retour à la note11 Jacques Mourgeon, Les Droits de l’homme, P.U.F., « Que sais-je », 1978, p. 18 (autre exemple, p. 17.)
  • Retour à la note12 Patrick Boumard, Les Gros Mots des enfants, Stock 2, coll. « Dire », 1979, p. 125, 148, 221 et 241.
  • Retour à la note13 Thierry de Beaucé, L’Île absolue, Olivier Orban, 1979, p. 19.
  • Retour à la note14 Michel Crozier, La Société bloquée, Seuil, coll. Politique, 1970, p. 13.
  • Retour à la note15 Casamayor, L’Art de trahir, Gallimard, coll. « Idées », 1978, p. 78.
  • Retour à la note16 Jacques Rigaud, La Culture pour vivre, Gallimard, coll. « Idées », 1975, p. 145, 201 et 361.
  • Retour à la note17 Robert Catherine et Guy Thuillier, Conscience et pouvoir, Éditions Montchrestien, 1974, p. 54.
  • Retour à la note18 Louis Leprince-Ringuet, Science et bonheur des hommes, Flammarion, coll. « Champs », 1973, p. 110. (autres exemples, p. 104 et 126.) Voir aussi, du même auteur, Le Grand Merdier, Flammarion, 1978, p. 85 et 236.
  • Retour à la note19 Paul Imbs, Trésor de la langue française, Centre national de la recherche scientifique, tome 7, 1979.
  • Retour à la note20 Pierre Gilbert, Dictionnaire des mots nouveaux, Hachette/Tchou, 1971, p. 500.
  • Retour à la note21 Roland Godiveau, 1 000 difficultés courantes du français parlé, Duculot, coll. « Boîte à outils de la langue française », Gembloux, 1978, p. 113.
  • Retour à la note22 Claude Cornillaud, « Pour une politique langagière », Revue du traducteur, oct. 81, p. 5. (Voir aussi le numéro de mars 82, p. 4.)
  • Retour à la note23 Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, tome 4, 1983, p. 3616.
  • Retour à la note24 M. Koessler, op. cit.