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Lexique panafricain de la femme et du développement

Bréhima Doumbia
(L’Actualité langagière, volume 7, numéro 1, 2010, page 16)

Un partenariat porteur en développement terminologique

Le projet Coopération technolinguistique – Afrique : développement des langues partenaires africaines et créoles (CTA) est le fruit d’une coopération multilatérale francophone. Il a été lancé au cours de la réunion statutaire annuelle du Réseau international des langues africaines et créoles (Conakry, Guinée, décembre 2004) et mis en chantier lors de la mission d’étude et d’information qu’a tenue la Direction de la normalisation terminologique (DNT) du Bureau de la traduction (Ottawa, Canada, mars 2005). Y participaient neuf spécialistes langagiers africains de la Guinée, du Mali, de la République démocratique du Congo (RDC) et des Seychelles, ainsi que deux responsables de la Direction des langues de l’Organisation internationale de la Francophonie. Depuis, que de chemin parcouru…

Des objectifs ambitieux

Malgré quelques petites embûches inhérentes à toute activité du genre, le projet s’achemine aujourd’hui, lentement mais sûrement et efficacement, vers ses objectifs :

  • une meilleure appropriation du français en Afrique, parallèlement à l’instrumentation et à la promotion des langues africaines transfrontalières;
  • un partage des connaissances pratiques, des outils technolinguistiques et de l’expertise canadienne avec les pays africains partenaires;
  • l’accès gratuit à TERMIUM Plus®, la banque de données terminologiques et linguistiques du gouvernement du Canada, pour consultation et création de tiroirs terminologiques en langues africaines;
  • la mise sur pied de centres nationaux africains de terminologie animés par des équipes nationales compétentes travaillant en réseau et en lien avec les experts et gestionnaires de TERMIUM Plus®;
  • la production d’outils et d’ouvrages (lexiques, vocabulaires, etc.) en langues africaines à l’appui de l’éducation formelle et informelle, de l’alphabétisation et du développement.

Ces objectifs précis montrent clairement que le projet CTA vise avant tout la mise en place d’une infrastructure linguistique et terminologique solide et durable, susceptible de produire des résultats concrets dans les pays africains participants.

Un nouvel outil

Photo de la page de présentation du Lexique panafricain de la femme et du développement

C’est dans le cadre et l’optique de cet important projet multidimensionnel qu’a été réalisé, et publié en décembre 2009, le Lexique panafricain de la femme et du développement en français, en anglais et dans cinq langues africaines transfrontalières : le créole (aux Seychelles), le fulfulde, le lingala, le mandingue et le swahili.

Les zones d’extension territoriale de ces langues partent de ce que des géolinguistes africanistes appellent communément « la ceinture de fragmentation »; celle-ci s’étend au sud du Sahara, de la côte ouest-atlantique à la côte australe/océan Indien du continent. Le mandingue est parlé dans toute l’Afrique de l’Ouest, le fulfulde est « dispersé » de l’Afrique de l’Ouest jusqu’en Afrique centrale, le lingala est parlé en Afrique centrale, le swahili en Afrique centrale, australe et de l’Est, voire au delà, et le créole est parlé dans les îles de l’océan Indien. Malgré l’étendue de leur zone d’extension, et bien qu’on reconnaisse leur fonction d’intercommunication et de liaison entre des millions d’habitants appartenant à des populations diverses, ces langues demeurent malheureusement, encore à ce jour, en état d’infériorité de jure par rapport aux langues européennes (par exemple l’anglais, le français et le portugais), qui sont reconnues généralement par tous les pays comme officielles. Et le comble, c’est que ces langues africaines restent toutes moins bien dotées et équipées en documents scientifiques et de vulgarisation de référence, de même qu’en outils pratiques d’enseignement et d’apprentissage. C’est dans cette optique que le Lexique panafricain de la femme et du développement, continuant la série Lexique panafricain commencée avec le Lexique panafricain des sports (paru en janvier 2005), s’avère un instrument de bon augure, souhaité, souhaitable et fort utile.

C’est au cours de la réunion de suivi et d’évaluation du projet CTA (Kinshasa, RDC, décembre 2008) que l’élaboration du Lexique a été retenue comme opération complémentaire aux activités ordinaires du projet. La réalisation rapide du Lexique a été rendue possible grâce à l’expertise et au soutien technique et matériel constant de la DNT, et aussi grâce à l’engagement et à la disponibilité des équipes nationales des cinq pays africains concernés.

La mise en chantier

Dans un premier temps, la DNT a extrait de son Lexique de la femme et du développement (1995) une première liste de termes (en français et en anglais), de laquelle fut tirée une nomenclature (enrichie par des termes dénotant des réalités africaines) de 215 termes qui répondaient aux besoins terminologiques des pays concernés. Les entrées ont été disposées à la verticale, par ordre alphabétique, dans la première colonne d’un tableau fichier informatique en format PDF. Les équipes nationales ont ensuite été chargées de « traduire » ces termes dans les langues cibles et de faire la saisie des équivalents dans les colonnes respectives assignées à cette fin, et suivant les prescriptions et normes préconisées.

Les paramètres

Dès réception du tableau fichier et des consignes appropriées, les équipes nationales africaines se sont mises au travail de « traduction ». Elles ont trouvé ou inventé les termes-équivalents dans les langues respectives, les ont saisis en regard des termes-sources dans les colonnes correspondantes du tableau, puis les ont fait parvenir à la DNT par Internet. Les terminologues canadiens, après une première analyse, ont produit une note de lecture critique articulée autour de questions et d’indications pertinentes qui ont mené à la prise des mesures ci-dessous. Il a été décidé :

  • de choisir, d’homogénéiser et d’harmoniser les systèmes de graphie et les polices de caractères (respect des alphabets officiels et des règles de transcription en vigueur); la police de caractères de base du Lexique serait Arial, qu’on utiliserait pour le créole, le mandingue et le swahili; le fulfulde utiliserait la police Lucida Sans Unicode; le lingala, la police Mali Standard SILSophia; c’est ainsi que serait résolu l’éternel débat sur l’utilisation de caractères phonétiques spéciaux pour écrire les langues africaines;
  • d’adopter des techniques de traitement et d’appariement des unités terminologiques simples (unitermes) ou complexes (multitermes, synonymes, syntagmes, éléments phraséologiques, etc.) en respectant la structure et le fonctionnement des langues sources par rapport aux langues cibles;
  • d’établir des principes et des méthodes de repérage, d’arrangement et d’alignement des matériaux terminologiques afin de favoriser la compréhension des renseignements de manière immédiate, diversifiée et matricielle (synonymes, équivalents constituant des sous-ensembles d’unités qui se retrouvent par ailleurs comme des entrées renvoyant aux unités principales);
  • de tenir compte des caractéristiques et des potentialités des langues concernées afin de distinguer la langue de spécialité de la langue générale en tant que sous-ensemble de la langue totale, et afin de favoriser la créativité lexicale et terminologique (dérivation, composition, complexification, etc.);
  • de déterminer la représentation du nom de la langue1, de la région géographique-Union Africaine2 et du pays3, en suivant les conventions et la norme ISO 639-2 : la vedette principale apparaît en gras; les équivalents, présentés à la verticale, sont précédés des codes de langue en ordre alphabétique. Les équivalents sont parfois suivis de synonymes auxquels un nombre est accolé s’ils présentent une nuance orthographique ou sémantique. Le signe « => » renvoie le synonyme à l’entrée principale; en regard du terme (synonymes, équivalents) et entre crochets, le code de la région géographique est suivi d’un tiret, puis des codes de pays séparés par une virgule :

    • puberté
      Codes de langue Équivalents du mot puberté
      crs piberte [AA – SC]
      ful timmugol debbo/gorko [AO – ML, SN]
      ful kellefuye [AO – GN]
      lin lipúka [AC – CD]
      man faridaye [AO – GN]
      man balikuya [AO – GN, ML]
      man ka se jènyògònya ma [AO – ML]
      man balikuyaa [AO – SN]
      swa hali ya kijana binti ao mume [AC – CD]
      eng puberty
    • OIT => Organisation internationale du travail
    • sidéen => malade du SIDA
  • de vérifier et d’évaluer l’authenticité et l’adéquation des termes et de leurs rapports, les techniques de l’emprunt, l’harmonisation terminologique et rédactionnelle;
  • de tenir compte des réalités socioculturelles et civilisationnelles africaines en tant qu’aspect fondamental, tout en restant ouvert aux cultures et aux civilisations des langues sources (par exemple, le terme famille monoparentale, qui ne se rapporte à aucune notion [concept] en milieu mandingue, a quand même été rendu par un néologisme, kelenna denbatigiya, kelenna denbayatigi, créé pour la circonstance par les équipes nationales de la Guinée, du Mali et du Sénégal).

En somme, l’exploitation de la note de lecture critique de la DNT en tant que document de base, ainsi que les avis, contributions et échanges entre tous les acteurs – canadiens et africains – ont permis :

  • aux équipes nationales des Seychelles et de la RDC de revoir, d’améliorer et de finaliser leurs documents, respectivement sur le créole et sur le lingala et le swahili;
  • aux équipes nationales de la Guinée, du Mali et du Sénégal de réexaminer et de rajuster (réunion de concertation, Dakar, Sénégal, juin 2009) toute la nomenclature mandingue et fulfulde, et d’harmoniser leurs démarches méthodologiques de traitement des données en ayant en vue la normalisation et la gestion régionale, voire continentale, qu’il leur faudrait réaliser à moyen et à long terme, notamment par l’opérationnalisation des structures de représentation par aire géographique récemment mises en place dans le cadre du projet.

Un grand pas

Comme on peut le constater, les langagiers africains, avec l’appui technique et matériel des experts de la DNT, ont ensemble essayé, en proposant ce lexique au public, de relever le défi et de répondre à trois soucis majeurs :

  • satisfaire aux besoins importants et urgents des populations laborieuses du continent, qui aspirent tout simplement à vivre, à travailler et à se développer en ayant recours à des moyens de communication qui leur sont propres, dans leurs langues maternelles;
  • contribuer de façon concrète et tangible à équiper et à valoriser les langues africaines afin qu’elles retrouvent officiellement la place privilégiée qui leur revient dans la construction des États-nations et de l’Union Africaine;
  • observer scrupuleusement les normes et les fondements scientifiques, théoriques et pratiques qui régissent l’élaboration, la conception, l’édition et la publication d’un tel ouvrage.

S’il vous est possible, aujourd’hui, de feuilleter la version papier de cet ouvrage, c’est aussi et surtout grâce au travail de finition remarquable réalisé par les collaborateurs de la DNT : relecture, mise au net et mise en page des textes, conception graphique, mise en forme du produit final, suivi des travaux d’édition et de publication, etc. Sachez aussi que la version électronique est disponible à la page Publications, lexiques et autres du site Web du Bureau de la traduction et que les non-voyants y ont aussi accès s’ils utilisent un lecteur d’écran qui fonctionne sur les sites Web conformes à la NSI 2.0 (normalisation des sites Internet du gouvernement du Canada).

Remarques

  • Retour à la note1 Codes des langues africaines : créole = crs; fulfulde = ful; lingala = lin; mandingue = man; swahili = swa
  • Retour à la note2 Codes des régions : Afrique australe = AA; Afrique centrale = AC; Afrique de l’Ouest = AO
  • Retour à la note3 Codes des pays : Guinée = GN; Mali = ML; République démocratique du Congo = CD; Sénégal = SN; Seychelles = SC